« 30 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 191-192 ], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2215, page consultée le 01 mai 2026.
30 juin [1846], mardi matin, 8 h. ½
Bonjour mon bien petit bien-aimé, bonjour mon cher adoré, bonjour, mon charmant petit
homme, bonjour mon pauvre petit empêché. Comment vas-tu ce
matin, comment va ta pauvre tête ? Je suis furieuse contre ce vieux bonhomme de
chancelier1 qui est cause de tout ça. J’espère
seulement que tu pourras débarrasser ton pauvre cerveau des belles et utiles idées
qui
le fatiguent depuis quatre jours et que j’aurai le bonheur de lire demain dans le
Moniteur, les admirables choses que tu auras dites aujourd’hui
à la Chambre. J’espère encore que tu viendras baigner tes chers beaux yeux avant
d’aller à cette Chambre2. Je l’espère
et je le désire de toutes mes forces.
Cher bien-aimé, il m’est impossible de
regarder avec tranquillité et consolation tout ce qui me rappelle ma pauvre fille
morte. Je ne sais pas si cela viendra plus tard mais jusqu’à présent cela m’est on
ne
peut pas plus douloureux. Je ne peux pas regarder sans une sorte d’horreur la preuve
de la destruction de ma pauvre chère enfant. Ma raison me dit trop que mon malheur
est
réel mais mon cœur, mes yeux, mes oreilles, mon âme doutent encore. Il leur semble
qu’elle va venir, qu’ils vont la voir, l’entendre et lui sourire. C’est une illusion
que la nature et l’habitude prolongent bien longtemps encore après la mort, malgré
l’affreuse et effrayante réalité. Plus tard, probablement, j’aurai besoin de mettre
à
la place de cette illusion la réalité triste mais devenue calme et douce et que je
verrai avec bonheur les derniers vestiges de ma pauvre bien-aimée, mais à présent,
je
te le répète, je ne le peux pas.
Juliette
1 Étienne-Denis Pasquier, surnommé le chancelier pour avoir été le dernier chancelier de France, président de la Chambre des Pairs de 1830 à 1848. Juliette l’accuse d’être la cause de sa séparation de Victor Hugo, en le retenant à la Chambre.
2 Dans ses lettres, Juliette évoque à de nombreuses reprises les problèmes ophtalmiques de Victor Hugo.
« 30 juin 1846 » [source : BnF, Mss, NAF 16363, f. 193-194 ], transcr. Marion Andrieux, rév. Florence Naugrette, in Juliette Drouet, Lettres à Victor Hugo, éd. dirigée par Florence Naugrette, [en ligne], https://juliettedrouet.univ-rouen.fr/lettres/jd.entry.2215, page consultée le 01 mai 2026.
30 juin [1846], mardi soir, 5 h. ¼
Je ne sais que devenir, mon cher petit homme, avec l’affreux mal de tête que j’ai.
Depuis que tu m’as quittée j’ai essayé des distractions et même du sommeil sans
pouvoir parvenir à en arrêter les progrès. Dans ce moment-ci je suis comme une pauvre
folle. Je n’ai pas pensé à te demander de venir me chercher dans le cas où tu irais
au
Moniteur ce soir. J’espère que tu auras enfin trouvé
l’occasion de te débarrasser la tête et que je lirai demain des choses admirables
de
toi. Je suis impatiente de savoir si mon espoir s’est réalisé et j’ai surtout besoin
de te voir et de te baiser. Je suis sûre que cela me fera du bien, et pour peu que
tu
m’emmènes avec toi tout à l’heure, je serai guérie tout à fait.
Eugénie m’a apporté son buste en terre
cuite à voir. Je ne sais pas si je me trompe mais je le trouve horriblement vieilli
et
désagréable. Cependant j’attendrai ton opinion pour asseoir la mienne. En attendant,
je n’ai pas pu lui cacher ma première impression. Ce n’est pas de ma faute mais je
ne
sais pas cacher ce que je pense, surtout quand on m’interroge. C’est souvent peu
obligeant mais je ne peux pas dissimuler. Je te demande pardon de mon infirmité, mon
cher petit homme, elle est si forte ce soir que je ne sais plus ce que je dis, ce
que
je pense et ce que je fais. Je ne sens qu’une chose c’est que je t’aime au dessus
de
tout et que tu es ma vie. Je voudrais te voir, je voudrais rester avec toi bien
longtemps, bien longtemps, bien longtemps. Je voudrais ne te quitter jamais.
Juliette
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Juliette Drouet.
Les indiquent les repères chronologiques de la vie de Victor Hugo.
sa fille Claire meurt de la tuberculose. Le père biologique, James Pradier, et le père adoptif, l’accompagnent dans ce deuil. Celui-ci libère Hugo du blocage qui l’empêchait de se rendre sur la tombe de Léopoldine, où il se rend pour la première fois depuis trois ans.
- 28 marsCrise nerveuse de Claire.
- 1er-5 juinHugo, à la Chambre des Pairs, participe au procès de Pierre Lecomte, auteur d’un attentat manqué contre le roi. Lecomte sera guillotiné.
- 2 juinJuliette et sa fille s’installent à Auteuil, 56 rue de la Fontaine, dans un appartement que leur loue Pradier. Il refuse de louer un appartement plus confortable pourtant disponible dans le même immeuble.
- 21 juinMort de Claire Pradier.
- 23 juinEnterrement de Claire Pradier au cimetière d’Auteuil.
- Juin-juilletVictor Vilain réalise un buste en terre cuite de Juliette.
- 11 juilletAprès la découverte des dernières volontés de Claire, son corps est exhumé et transféré au cimetière de Saint-Mandé.
- 1er-2 aoûtVictor Hugo et Juliette partent en excursion le samedi toute la journée, et le dimanche matin, et prennent le chemin de fer.
- 25-28 septembreSéjour en Normandie, à Caudebec et Villequier.
